Prendre la parole
Prenez deux orateurs qui défendent la même idée. Le premier aligne des arguments, propres, ordonnés, imparables. Le second raconte un matin de novembre, un couloir, une phrase entendue. Six mois plus tard, le public cite le second.
Cela agace beaucoup de gens sérieux, et je les comprends. Une histoire ne démontre rien. Elle fait pourtant quelque chose que la démonstration ne fait pas : elle installe l’idée dans une scène, et la scène se retient.
Le storytelling se travaille comme une compétence, avec des règles anciennes et des exercices précis. Le récit se traite ici comme un outil de prise de parole. Pour l’usage commercial du récit, quand il s’agit de vendre une prestation, l’article sur votre histoire comme argument de vente traite l’autre moitié du sujet. Les deux se complètent, ils ne se répètent pas.
Au sommaire
Le storytelling, compétence de prise de parole
Le storytelling désigne l’art de transmettre une idée par un récit plutôt que par une démonstration. Il repose sur trois ingrédients : un personnage identifiable, un obstacle concret, une transformation. Employé en prise de parole, il sert à rendre une idée abstraite tangible, mémorable et transmissible par ceux qui vous ont écouté.
Cette compétence se distingue du storytelling de marque, qui vend un positionnement, et du storytelling de vente, qui vend une prestation. Ici, le récit sert le contenu. Il éclaire un point difficile, il installe une notion, il donne un exemple que le public pourra raconter à son tour dans son propre bureau.
Un test simple permet de vérifier que vous avez une histoire et pas une anecdote : votre récit doit contenir un moment où quelque chose bascule. Sans bascule, vous avez une illustration sympathique. Avec la bascule, vous avez une histoire, et l’attention tient jusqu’au bout.
Pourquoi une histoire se retient mieux qu’un argument
Une histoire se retient parce qu’elle relie les informations par des liens de cause à effet, dans un ordre temporel, autour d’un personnage. La mémoire retrouve alors chaque élément en tirant sur le fil précédent. Une liste d’arguments, elle, offre autant de fragments indépendants, sans fil pour les rattraper.
Aristote posait déjà ce mécanisme dans sa Poétique, quand il plaçait le mythos, l’agencement des faits, au-dessus de tous les autres composants du drame. L’ordre des événements, écrivait-il, produit plus d’effet que les caractères ou que le style. Vingt-quatre siècles plus tard, la remarque tient toujours en salle de conférence.
Une précision honnête s’impose ici. Vous croiserez partout des chiffres spectaculaires sur la mémorisation des histoires, souvent présentés comme le résultat de travaux universitaires, rarement accompagnés d’une référence vérifiable. Je préfère m’en passer. L’argument tient debout sans eux, et un conférencier qui cite un chiffre invérifiable prend un risque inutile.
Ce que l’on observe en salle suffit largement. Posez la question à un public trois mois après une intervention. Il aura oublié les tableaux. Il vous rendra l’histoire, parfois déformée, souvent enrichie, mais présente. Et c’est cette histoire qui transporte l’idée avec elle.
On oublie les arguments d’un orateur. On répète ses histoires.Catherine Testa
La structure en trois temps
La structure de récit la plus utilisable en conférence tient en trois temps : la situation de départ, la rupture, la transformation. Elle se déroule en deux à trois minutes maximum. Chaque temps a une fonction précise, et supprimer l’un des trois fait immédiatement retomber l’attention du public.
Cette architecture n’a rien d’une invention récente. Le dramaturge allemand Gustav Freytag décrivait dès 1863, dans Die Technik des Dramas, une courbe en cinq mouvements construite autour d’un sommet dramatique. La version en trois temps en garde l’essentiel, débarrassé de ce qui ne sert pas une prise de parole courte.
Comment trouver ses propres histoires
Vos histoires se trouvent dans votre mémoire, pas sur internet. La méthode consiste à lister par écrit les moments où vous avez changé d’avis, échoué, été surpris ou pris une décision difficile. Chacun de ces moments contient une rupture, donc un récit exploitable en prise de parole.
Ouvrez un document et donnez-vous quarante minutes. Notez vingt situations, sans les trier, sans les juger. Une engueulade avec un client. Le jour où vous avez compris que vous vous trompiez depuis deux ans. Le premier refus qui vous a appris quelque chose. Vous en garderez trois, mais il en faut vingt pour trouver les trois.
Ensuite, associez chaque histoire à une idée de votre conférence. Une histoire par idée, jamais deux. Si vous ne trouvez pas l’idée qu’elle sert, gardez l’histoire de côté, elle servira ailleurs. Le travail d’assemblage se poursuit dans l’écriture de votre intervention, que détaille le guide sur écrire sa conférence signature.
Une objection revient souvent : « Ma vie n’a rien de romanesque. » Tant mieux. Les histoires les plus efficaces en entreprise sont ordinaires. Un mail mal écrit, une réunion qui dérape, un client qui raccroche. Le public s’y reconnaît, et la reconnaissance vaut mieux que l’exploit.
Les erreurs de storytelling les plus fréquentes
Quatre erreurs reviennent sans arrêt : raconter trop long, expliquer la morale, emprunter l’histoire de quelqu’un d’autre, et multiplier les récits dans une même intervention. Toutes se corrigent en réduisant. Une conférence d’une heure supporte trois histoires, rarement davantage.
Raconter trop long vient d’un attachement légitime aux détails. Vous y étiez, donc tout vous semble important. Le public n’y était pas, et il attend la rupture. Coupez tout ce qui précède la scène utile.
Expliquer la morale gâche l’effet obtenu. Après la transformation, une phrase de rattachement suffit. Si vous ajoutez trois phrases pédagogiques, vous reprenez au public le plaisir de comprendre par lui-même.
Emprunter une histoire se paie cher. Les récits de dirigeants célèbres circulent tellement que la moitié des salles les connaissent déjà, et l’autre moitié sent que vous n’y étiez pas. Votre matière personnelle vous appartient et personne ne peut la reprendre.
Enchaîner les récits, enfin, produit un effet de saturation. L’auditoire perd le fil de votre propos et retient un enchaînement d’anecdotes sans direction. Trois histoires bien placées structurent une heure entière.
Ce qu’il faut retenir
Le storytelling repose sur une structure simple en trois temps, sur des histoires personnelles plutôt qu’empruntées, et sur une discipline de réduction. Il sert votre propos et ne le remplace jamais. Bien employé, il rend une idée transmissible par ceux qui vous ont écouté, ce qui reste la meilleure preuve d’une prise de parole réussie.
Le récit reste une brique parmi d’autres. Il s’assemble avec une promesse claire et une demande précise, ce que traite le guide complet sur le pitch et sa structure en quatre temps. Et il se joue avec une présence qui se travaille séparément, détaillée dans l’article sur ce qui s’apprend vraiment en matière de charisme.
Pour vous entraîner à l’écrit, un carnet aide plus qu’un logiciel. Les exercices d’écriture guidée du Bullet Journal Rêve, Ose, Brille disponible sur la boutique de Catherine Testa font remonter des souvenirs précis, matière première de vos futures histoires de scène.
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Questions fréquentes sur le storytelling
Quelle est la définition du storytelling ?
Combien d’histoires dans une conférence d’une heure ?
Comment trouver une histoire à raconter quand on pense ne rien avoir vécu ?
Faut-il raconter des histoires personnelles ou des exemples connus ?
Quelle structure de récit utiliser en conférence ?
À propos de l’autrice
Catherine Testa
Conférencière, autrice, fondatrice de L’Optimisme. Elle forme les conférenciers de France.
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